LES VASES DE PHARMACIE ROUENNAIS.
Le contexte.
Le matériau le plus fréquemment utilisé au Moyen-Âge Central pour la confection de vases destinés à la conservation des drogues et des médicaments est la poterie vernissée. L’argile est recouverte, au moins partiellement, avant cuisson, d’un vernis à base d’oxyde de plomb destiné à lui conférer une certaine imperméabilité. Cela constitue une amélioration technique par rapport à la simple terre cuite brute. Ce vernis transparent peut être déposé sur un engobe coloré ou directement sur le support vierge. La Cité de la céramique de Sèvres présente des pichets de cette période dont on ne sait naturellement pas si ils servaient au service de la table ou à contenir des sirops et autres mellites ; Les décors sont alors très simples, côtes en relief ou incisions réalisées à l’aide d’une pointe métallique (a graffito).
La poterie vernissée est encore très largement répandue au Bas Moyen-Âge, mais elle est concurrencée par une autre matière, le grès, dont la production est particulièrement développée en Beauvaisis, notamment à Savignies, et dans la région rhénane. La matière première utilisée est alors une agile siliceuse dont la cuisson nécessite une température élevée, entre 1150 et 1400 degrés. L’intérêt du grès réside dans sa parfaite imperméabilité résultant de la vitrification de la silice, mais aussi dans sa robustesse. Son inconvénient principal consiste toutefois en son poids élevé qui en rend la manutention difficile, surtout lorsque l’on sait que ces récipients peuvent se trouver remplis de substances pesantes. Il ne faut, en outre, pas négliger le coût élevé résultant des conditions de cuisson.
La plus grande nouveauté réside toutefois dans l’importation de faïences originaires du Moyen-Orient. On parle à leur sujet de « pots de Damas », même si la Syrie n’est pas leur seule source ; la faïence iranienne se révélant, pour le moins, aussi importante. C’est d’ailleurs le mot persan « al-barani » qui a donné leur nom aux albarelles. La caractéristique essentielle de cette céramique réside dans le fait qu’elle est recouverte d’un « émail stannifère », à base d’oxyde d’étain, associé à de l’oxyde de plomb et à du sable, dont la cuisson a pour but d’assurer l’imperméabilité, d’une manière plus efficace que le simple vernis au plomb. Ces vases sont fréquemment décorés de formes géométriques, d’arabesques ou de caractères coufiques et certains possèdent un éclat métallique lustré. Leur origine géographique lointaine augmente leur coût et une production locale ne va pas tarder à se développer.
Les premières faïences européennes seront les faïences Hispano-Mauresques produites en Espagne dans la région de Valence, à Manisès ou à Paterna. Leur décor à base de feuilles alternées bleues et cuivrées, ou de fleurs bleues, est souvent dit lustré, car grâce à une cuisson réductrice de l’oxyde de cuivre ou de l’oxyde d’argent, il se caractérise par un éclat métallique.
En Italie, les faïences primitives du XIIIe et du XIVe siècle sont qualifiées de faïences d’Orvieto, même si elles sont produites dans de nombreuses autres villes italiennes. Elles sont caractérisées par un émail qui laisse le bas du vase brut et par un décor assez sommaire en vert de cuivre et brun de manganèse se détachant sur le fond blanc de l’émail.
Le terme majoliques, réservé aux faïences italiennes de la Renaissance, rappelle le rôle de Majorque dans le commerce des premières faïences.
Dans la région toscane, à Florence ou Montelupo, à la fin du XIVe siècle et au début du XVe, des vases piriformes destinés à un usage pharmaceutique, souvent bi-ansés, uniformément recouverts d’émail stannifère, vont être décorés de feuilles de chêne stylisées en bleu de cobalt foncé.
Au cours de la dernière moitié du XVe siècle, à Faenza, Montelupo, Pesaro, puis Naples, vont apparaître des majoliques pharmaceutiques dont la surface est intégralement couverte par l’émail, revêtues d’un décor gothico-floral de feuilles larges à deux teintes dont les extrémités sont enroulées en volutes. Ce type d’ornementation perdurera au XVIe siècle et sera abondamment imité hors d’Italie, à Lyon, en particulier. On le trouve souvent associé à la plume de paon, d’ailleurs souvent limitée au seul « œil de paon ». Ce décor peut se trouver accompagné des armoiries d’un commanditaire ou de représentations humaines.
Au cours du XVIe siècle, les centres de production vont se multiplier et les types de décors se diversifier. Les potiers italiens vont exporter leur savoir-faire dans d’autre pays, où une production locale s’individualisera rapidement. De nombreux ouvrages traitent de cette période. C’est la ville de Faenza, avec notamment la Casa Pirota, qui donne une impulsion particulière à la production d’albarelli cylindriques ou plus ou moins cintrés, de chevrettes au bec souvent retenu per un lien tressé, ou de vases globulaires monumentaux. Ses créations inspireront Caffaggiolo, Sienne ou Deruta, avant de gagner toute l’Italie, puis l’Europe. Sa renommée est telle qu’elle se trouve à l’origine de la formation du terme de faïence.
Les décors vont se multiplier et s’enrichir : décor a quartieri, formé de secteurs de couleurs différentes représentant des dauphins, des volutes, des feuilles ou des palmes, décor a troféi, présentant sur un fond uniformément bleu des représentations d’armures, ou d’instruments de musique, le décor à la palmette persane ou à la pomme de pin, le décor alla porcellana, imitant les porcelaines Ming en bleu sur fond blanc. En diluant de l’oxyde de cobalt dans l’émail, on obtient des fonds bleu pâle sur lesquels des feuillages et des fruits bleu foncé pourront se détacher, On parlera alors de décor a berettino. À Venise, seront particulièrement développés les décors a fiori et a frutti sur fond bleu.
Dès le XVIe siècle, des potiers italiens vont s’installer à Lyon, ville d’échanges commerciaux importants, et y fonder des fabriques, où ils produiront d’abord des faïences identiques à celles qu’ils confectionnaient dans leur pays d’origine et qui sont souvent confondues avec celles-ci. Peu à peu des décors individualisés vont apparaître. Des potiers italiens vont également s’installer dans la ville portuaire d’Anvers, où le commerce prospère. Comme à Lyon, ils y établiront des fabriques où ils produiront d’abord une faïence imitée de celle de Faenza. On trouvera également des décors a frutti, inspirés de Venise.
La naissance de la faïence pharmaceutique rouennaise.
La production, à Rouen, de pots de pharmacie dominée par la personnalité de Masséot Abaquesne, « le premier faïencier français ». Après avoir travaillé à la confection de pavages pour le Connétable Anne de Montmorency pour son château d’Écouen, cet « esmailleure en terre » s’est intéressé à la fabrication de vases pharmaceutiques.
Son intervention dans ce domaine est marquée par la commande de l’apothicaire Pierre Dubosc, en 1545, de quatre-mille-cent-cinquante-deux pots et chevrettes de tailles différentes. On reconnaît aisément son style très personnel. Les grands albarelli sont souvent décorés de visages aux traits accentués sur un fond de rinceaux bleus éclairés par une sorte de tulipe jaune à trois pétales apparents. Les hautes chevrettes sont ornées d’une couronne de feuillage encadrant un visage humain, le tout placé sous le bec verseur ; le fond en est analogue à celui des pots. Son fils Laurent lui succéda, puis la production s’interrompra faute de successeurs.
La période classique
Après une longue période de silence, la faïence rouennaise va renaître au milieu du XVIIe siècle, comme en témoigne la bouteille d’Edme Poterat, datée de 1647, conservée au Musée de la céramique de Rouen, décorée a compendiario de rameaux noués et de têtes d’angelots. Le célèbre décor à dentelles et lambrequins sera largement répandu sur les vases de pharmacie, d’abord en camaïeu bleu, puis vers le début du XVIIIe siècle, en bichromie, le rouge rouennais, obtenu grâce à l’utilisation du bol d’Arménie, venant compléter bleu de cobalt.
La polychromie viendra ensuite par addition du vert, du jaune et du brun-noir. Le lambrequin rouennais sera imité, avec plus ou moins de bonheur, aussi bien à Lille, qu’à Paris, La Rochelle, Clermont-Ferrand et même à Nevers ou à Moustiers.
En 1774, un apothicaire gagnant-maîtrise de l’Hôtel-Dieu de Rouen, Pierre Mésaize va s’installer dans une officine tout en longueur, qui a une entrée rue de la Vicomté et l’autre place du Marché aux veaux. Il va l’équiper totalement avec une série de vases de faïence ornés d’un décor rocaille aux cinq couleurs. C’est pourquoi tous les pots appartenant à cette typologie sont appelés pots de type Mésaize, qu’ils proviennent ou non de cette pharmacie. Une partie d’entre eux est conservée au Musée Gustave Flaubert et d’Histoire de la Médecine. Les pots canons de Mésaize portent un numéro d’ordre placé dans un petit cartouche et les inscriptions pharmaceutiques sont rédigées en latin. L’apothicairerie des Religieuses Augustines de Dieppe, sera équipée de vases très proches dépourvus de numérotation et portant des inscriptions en français. Certains pots de cette série sont, quant à eux, conservés au Château-Musée de Dieppe. De nombreux se trouvent en mains privées.
Un décor rocaille en camaïeu bleu, dit à la coquille, de branches entrelacées formant cartouche se rencontre sur des pots cylindriques ou galbés, souvent couverts. On l’attribue à la fabrique de pierre-Jacques de La Mettairie. Il sera imité à Sinceny, village dont les potiers ont été formés à Rouen, puis même à Nevers au XIXe siècle.
Vers la fin du siècle, des pots canons ou des pots cylindriques ornés d’un cartouche formé par de puissants serpents noués seront largement diffusés et imités. La Collection de la SHP/Faculté de Pharmacie de Paris en compte quelques fort beaux exemplaires.
Toujours vers la fin du siècle, on verra se développer sur des pots cylindriques un décor constitué d’un encadrement rectangulaire renfermant l’inscription pharmaceutique, surmonté d’un médaillon aux trois règnes de la nature. Des guirlandes fleuries et des rubans noués agrémentent ce décor assez sobre.
Olivier LAFONT, mai 2018